Il commençait à transpirer malgré la faible température de cette journée hivernale. La route de montagne sur laquelle il courrait à foulées silencieuses était vraiment charmante, et les arbres squelettiques dépouillés de feuilles qui la cernait ne l'effrayaient nullement. Trop minces pour que l'on puisse s'y cacher, n'importe qui serait visible, et face à une mence à découvert, il saurait se défendre. Il le fallait bien, pour rester en vie. L'homme jeta un coup d'œil dans son dos et la même onde de soulagement l'envahit, bientôt: il y avait maintenant de bonnes chances pour penser qu'il n'était plus poursuivi, peut-être ne l'avait-il jamais été. Mais une fois que l'on a le battement de son cœur à ses oreilles, l'impression d'être talonné par un chasseur à l'endurance exceptionnelle ne vous quitte plus. Impossible alors de le semer sans prendre un moment pour souffler, et cela il ne pouvait se le permettre. Redoublant d'efforts pour rester silencieux et ne pas faiblir, il court comme pour rattraper le soleil mourant qui semble se défiler au détour de chaque lacet de la route. Tout indique pourtant qu'il est sur la bonne voie pour être de retour chez lui avec quelques heures de retard, totalement épuisé, et avec une nouvelle histoire bien effrayante à raconter.
L'homme releva soudain les yeux du sol et, pris d'une intuition soudaine, ralentit avant de s'accroupir, la respiration bloquée. Il se décida à couper dans un virage en prenant par le bois, ce qu'il fit dans un tintamarre de feuilles et de brindilles écrasées. La silhouette haletante qu'il aperçoit alors sur la route lui confirme bien ce qu'il pensait: c'était la femme qu'il avait rencontré trois heures plus tôt au belvédère et à qui il avait proposer avec audace cette randonnée particulière. Ni lui ni elle n'étaient censés se trouver de ce côté-ci de la montagne et aucune voiture ne les avait rencontrés, il n' y avait aucun témoin, personne qui ne raconterait des ragots. Grâce à Dieu elle n'avait pas de portable - ça lui ressemblait bien, se dit-il - et aucune famille bruyante de randonneurs ne les avaient interrompus. Un lien fort s'était noué entre eux le temps de parcourir ensemble quelques centaines de mètres et il espéra beaucoup de cette rencontre, mais alors qu'ils marchaient en plaisantant au bord de la route, l'expression de Cécile - c'est ainsi qu'elle s'était présentée à lui - s'était tout d'un coup décomposée. Arrivés en vue de la voiture rouge de l'homme, où il s'imaginait déjà la voir tomber dans ses bras, elle avait fait volte face pour se sauver, sans raison logique ! D'abord en tournant les talons résolument en agitant la main en signe d'adieu, puis en accélérant le pas.
C'est une piètre coureuse, pas très mince, et ses petites chaussures ridicules la ralentissent. Elle sait qu'il l'a rattrapé. La nature silencieuse et les ombres grandissantes de toutes parts semblent l'isoler avec son cauchemar. Le faible hurlement qu'elle pousse ne semble pas porter plus loin que la buée qu'il génère, mais la terreur lui permet d'accélérer une dernière fois. Son visage est crispé par l'effort, ses yeux exorbités: l'homme la trouve d'une laideur saisissante, révélatrice. "Voilà le genre d'animal qu'elle est réellement derrière ses manières aguicheuses". Son couteau de chasseur, soudée à sa main droite depuis une bonne demi-heure, capte un rayons de soleil tandis qu'il ébauche un premier arc de cercle. Elle s'arrête sans prévenir et se retourne face au chasseur, les deux mains en avant, décidée à se défendre, un rictus de folle sur le visage. Lui semble trébucher maladroitement, et, un genou à terre, s'élance pour percuter les jambes de la femme débraillée, parvenant même à la couper légèrement à travers l'épaisseur de son pantalon. Elle s'apprête à crier de douleur et de rage mais il la domine de tout son long et lui porte un coup précis qui réduit sa voix à un gargouillis...
Plus tard, ayant enfilé ses coûteuses lunettes de vision nocturne, il s'efforce de cacher le corps en le portant loin de la route: toute la neige et les feuilles mortes ne suffiraient pas à le rassurer. Le meurtrier essaie de récapituler les événement de l'après-midi jusqu'à maintenant, et tout s'imbrique merveilleusement pour le rassurer. La tête commence doucement à lui tourner et c'est avec les jambes tremblantes et le dos courbé qu'il commence à revenir sur ses pas. Puis, insidieusement, l'impression d'être suivi qui ne l'a jamais quitté depuis qu'il a rencontré la femme, s'empare de ses sens. Il aimerait se sentir seul mais ce n'est pas le cas, il en est certain à présent.
Dans un monde tout en nuance de vert devenu menaçant, il se remet à courir.